Revi­ta­li­sa­tion éner­gé­tique

© Marjan van Aubel

La transformation en électricité des mille watts de photons solaires par mètre carré atteignant la surface de la Terre est considérée comme une pierre angulaire de la décarbonation de nos modes de vie. Bien que les technologies nécessaires à cette transformation soient déjà disponibles et rentables, elle reste un défi majeur.

Comment passer de socié­tés thermo-indus­trielles, qui carburent large­ment aux fossiles émet­teurs de carbone, à des socié­tés toujours indus­trielles (car il est plus facile de penser à la fin du monde qu’à la fin du capi­ta­lisme) dont la consom­ma­tion éner­gé­tique vien­drait en majo­rité de sources renou­ve­lables, de forces biody­na­miques récur­rentes (eau, vent, géother­mie et soleil), propres à notre la planète ? Cela exige d’abord de chan­ger de source d’éner­gie dans bien des domaines : la mobi­lité, le chauf­fage et la plupart des indus­tries devront notam­ment être alimen­tés à l’élec­tri­cité.

Cette élec­tri­fi­ca­tion massive des usages néces­site une impor­tante restruc­tu­ra­tion de nos systèmes éner­gé­tiques. Les défis tech­no­lo­giques et systé­miques sont nombreux, notam­ment en matière de stockage – afin de répondre à l’in­hé­rente inter­mit­tence des éner­gies renou­ve­lables – et d’adap­ta­tion des infra­struc­tures de distri­bu­tion (réseaux de câbles) aux pics et creux de produc­tion. En ce qui concerne l’éner­gie solaire, il s’agit égale­ment d’amé­lio­rer les rende­ments des cellules photo­vol­taïques, la soli­dité et la dura­bi­lité des panneaux, et de conce­voir produits et filières en terme circu­laire, afin de recy­cler les compo­sants. Ces sujets sont en voie de réso­lu­tion, les ingé­nieur.es y travaillent, mais il reste un obstacle essen­tiel : l’ac­cep­ta­tion, voire la dési­ra­bi­lité des éner­gies renou­ve­lables, car, à la diffé­rence des centrales fossiles, les arte­facts qui produisent ces éner­gies décar­bo­nées sont diffi­ciles à cacher.

Design solaire

Pour la première fois dans l’his­toire de l’hu­ma­nité, l’éner­gie solaire est la source de produc­tion d’élec­tri­cité la moins chère. Pourquoi, alors, n’est-elle pas plus large­ment diffu­sée ? Pour la plupart des gens, l’éner­gie solaire évoque des panneaux bleus, parfois noirs, réflé­chis­sants, tous iden­tiques, de même taille, fixés sur des surfaces exis­tantes, qui ne produisent de l’éner­gie que quand il fait beau. Beau­coup de personnes les trouvent laids, capri­cieux, enva­his­sants. Des mouve­ments locaux se soulèvent contre leur instal­la­tion massive dans des espaces publics ou natu­rels, voire en milieux alpins, ce qui n’est pas surpre­nant.

Pour accé­lé­rer la tran­si­tion éner­gé­tique et la rendre acces­sible à tous, il est crucial que ces freins sociaux et cultu­rels soient pris en compte. Il est temps de diver­si­fier les approches esthé­tiques et formelles de la tran­si­tion éner­gé­tique, d’y inté­grer des valeurs locales, de les adap­ter aux carac­té­ris­tiques spéci­fiques de chacune de nos villes, campagnes, montagnes et terroirs. Il s’agit égale­ment d’abor­der les trans­for­ma­tions des usages engen­drées par cette restruc­tu­ra­tion éner­gé­tique, notam­ment en termes de décen­tra­li­sa­tion et d’en­ga­ge­ments démo­cra­tiques – autre­ment dit de construire des rela­tions signi­fi­ca­tives au quoti­dien et non plus simple­ment de donner une réponse tech­no­cra­tique guidée par les exigences clima­tiques. Envi­sa­ger le solaire sous l’angle du design – le voir comme un maté­riau plutôt que comme une simple tech­nique – contri­bue à dépla­cer la focale réglée jusqu’à présent sur l’ef­fi­ca­cité et les coûts. Un nombre crois­sant de desi­gners travaille sur l’éner­gie solaire dans une pers­pec­tive élar­gie. Iels affinent, par leurs propo­si­tions, l’es­thé­tique des maté­riaux, les quali­tés d’in­ter­ac­tion, les rapports au contexte, les valeurs cultu­relles et maté­rielles, que le solaire peut contri­buer à déve­lop­per.

Faire élec­tron de tout photon

N’y a-t-il pas un éléphant dans la pièce ? Si des solu­tions éprou­vées sont déjà dispo­nibles, le défi de la trans­for­ma­tion de notre mix éner­gé­tique reste toute­fois immense. Afin de couvrir les besoins crois­sants, néces­saires à l’élec­tri­fi­ca­tion des usages, du chauf­fage des bâti­ments à la mobi­lité élec­trique en passant par les procé­dés indus­triels, il faudrait passer de 26 000 TWh d’élec­tri­cité consom­mée dans le monde en 2023, dont 60 % étaient encore produits à base de ressources fossiles selon le rapport « Global Elec­tri­city Review 2023 » du think tank londo­nien Ember, à 50 000 TWh en 2050, avec une part de nucléaire dans certaines stra­té­gies natio­nales. Selon l’es­ti­ma­tion de Chris­tophe Ballif basée sur une augmen­ta­tion de la demande annuelle d’éner­gie de 1,5 %.

L’Agence inter­na­tio­nale de l’éner­gie (IEA) estime une crois­sance de 600 GW par an de photo­vol­taïque, 160 GW d’éo­lien et 30 GW d’hy­dro­élec­tri­cité jusqu’en 2030. Le rapport « World Energy Tran­si­tions Outlook 2023 » de l’Agence inter­na­tio­nale pour les éner­gies renou­ve­lables (Irena) suggère qu’une capa­cité solaire photo­vol­taïque d’en­vi­ron 14 000 GW pour­rait être mise en place d’ici 2050. Pour donner un ordre de gran­deur, 1 GW de capa­cité solaire néces­site de cinq à dix kilo­mètres carrés de panneaux solaires, selon leur perfor­mance et l’en­so­leille­ment. Pour obte­nir 14 000 GW, il faudrait ainsi instal­ler entre 70 000 et 140 000 kilo­mètres carrés de panneaux solaires dans le monde, soit entre deux et quatre fois la super­fi­cie de la Suisse. Cette ambi­tion néces­site de s’at­tar­der un instant sur les objets à qui l’on promet un brillant avenir : les panneaux solaires, notam­ment ceux récem­ment déve­lop­pés qui, s’in­té­grant aux bâti­ments, offrent des esthé­tiques nouvelles.

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