Matière et feu, une alchimie de la forme
Article rédigé par Marco Costantini
Portfolio céramiques, Edouard Chapallaz © Violaine Chapallaz et Claude Chapallaz
Au fil de l’exposition Edouard Chapallaz. Céramiste suisse, les céramiques se distinguent par leurs couleurs et leurs surfaces uniques. Mais comment naissent-elles ? Cet article explore le rôle du feu et de l’émail dans son travail.
Le feu comme co-créateur
Dans l’univers de Chapallaz, le feu n’est pas un simple agent technique : il est partenaire du geste. La cuisson constitue le moment décisif où la forme échappe en partie à celui qui l’a façonnée. Le four – espace clos, saturé de chaleur, traversé de flux invisibles – agit comme une matrice active : il transforme, altère, révèle.
Chapallaz insiste sur ce point dans ses écrits techniques : l’œuvre céramique n’est pas seulement façonnée par la main, elle est ce qui sort du four, c’est-à-dire le résultat d’un processus où interviennent des forces que le céramiste ne maîtrise jamais totalement[1]. Cette conception implique un déplacement fondamental. L’artiste ne cherche pas à imposer une forme définitive, mais à engager un dialogue avec la matière en transformation. Le feu devient ainsi un véritable co-créateur.
Dans ses recherches sur les émaux, Chapallaz souligne que la réussite d’une pièce dépend d’un ensemble complexe de paramètres – température, atmosphère du four (oxydation ou réduction), composition des émaux – dont les interactions produisent des effets souvent imprévisibles[2]. La couleur elle-même ne préexiste pas, elle émerge dans la cuisson comme une révélation.
Cette attitude renverse la hiérarchie traditionnelle entre l’artisan et la matière. Là où la technique moderne vise la reproductibilité et le contrôle absolu, Chapallaz affirme au contraire la nécessité d’une part d’incertitude. Il distingue clairement la maîtrise technique – indispensable – de l’illusion de maîtrise totale : "Rien n’est dû au hasard[3]",mais tout dépend d’une connaissance fine des processus, capable d’accueillir leurs variations. Le hasard n’est pas ignorance, il est l’espace même où la matière agit.
Ainsi, chaque cuisson devient un événement singulier. Les réactions chimiques des oxydes, la circulation de la flamme, les gradients de température à l’intérieur du four engendrent des métamorphoses que l’œil ne peut anticiper complètement. Chapallaz évoque par exemple les effets de réduction, où l’atmosphère du four modifie en profondeur la structure et la couleur des émaux, produisant des teintes profondes, parfois imprévisibles [4]. Loin d’être un défaut, cette variabilité est au cœur de son esthétique.
Cette collaboration avec les éléments-inscrit Chapallaz dans une tradition longue– celle des céramistes pour qui le feu est un agent de transformation autant que de révélation –, mais elle s’accompagne chez lui d’une conscience particulièrement aiguë des phénomènes en jeu. Ses centaines d’essais d’émaux, méthodiquement documentés, témoignent d’une approche quasi expérimentale, où chaque cuisson devient une expérience visant à comprendre les interactions entre matière et énergie[5]. Le céramiste apparaît ainsi comme un observateur des processus, à la frontière entre artisan, artiste et chercheur.
Portfolio céramiques, Edouard Chapallaz © Violaine Chapallaz et Claude Chapallaz
Le feu agit dès lors comme médiateur entre le visible et l’invisible. Il révèle ce qui, dans la terre, était latent : les oxydes métalliques, les tensions internes, les potentialités chromatiques. Chapallaz parle de la nécessité de "guider la cuisson[6]" plutôt que de la contraindre, reconnaissant au feu une autonomie irréductible. L’artiste devient alors guetteur de cette transformation, attentif aux signes du four, aux inflexions de la matière en train de se métamorphoser.
Cette position implique également une redéfinition de l’erreur. Dans un processus où la part d’imprévisible est constitutive, le résultat inattendu n’est pas nécessairement un échec. Il appartient à la logique même du vivant. Comme le suggèrent ses réflexions, la céramique engage un rapport au monde où l’on ne peut dissocier maîtrise et ouverture, intention et transformation. Le feu introduit une altérité au cœur du processus créatif.
Ainsi, la céramique de Chapallaz échappe à la clôture du dessin préalable pour devenir processus. La forme n’est pas entièrement décidée en amont, elle advient dans la durée de la cuisson, dans l’interaction entre les éléments. Le geste initial – tournage, modelage n’est qu’un moment dans une chaîne de transformations où la matière continue d’agir.
Dans cette perspective, l’œuvre céramique apparaît comme une forme en devenir, issue d’une véritable alchimie, non pas au sens mystique, mais comme une pratique où la matière, le feu et le temps entrent en relation pour produire une réalité nouvelle.
La surface comme paysage
L’une des caractéristiques majeures de l’œuvre de Chapallaz réside dans la richesse et la complexité de ses glaçures.
Loin d’être un simple revêtement, l’émail constitue pour lui une dimension essentielle de la forme : "L’émail, c’est la peau, l’épiderme de l’objet céramique[7]." Cette définition, déjà mentionnée, engage une conception organique de la surface. Elle n’est pas ajoutée, mais intrinsèquement liée à la vie de l’objet.
Chaque variation de composition, de température ou d’atmosphère produit des effets distincts, parfois imprévisibles, que l’artiste apprend à reconnaître et à orienter. Par superpositions, interactions et transformations successives, il obtient des surfaces d’une profondeur remarquable, où la matière semble se déployer dans plusieurs strates.
Ces surfaces ne recouvrent pas la forme : elles la révèlent et l’intensifient. L’émail épouse les tensions du volume, en souligne les inflexions, en prolonge la dynamique. Dans certains cas, il s’épaissit, coule, se cristallise ; dans d’autres, il se tend en une peau fine, presque silencieuse. Chapallaz évoque lui-même la diversité infinie des résultats possibles, allant de surfaces mates et stables à des émaux instables, sensibles à l’atmosphère du four[8]. Chaque pièce est ainsi singulière.
Par couches successives d’émaux, de cendres ou d’oxydes, la surface acquiert une dimension quasi topographique. Les phénomènes de cuisson – réduction, oxydation, vitrification – produisent des effets de profondeur qui transforment l’objet en paysage. Craquelures, coulures, inclusions, cristallisations ne relèvent pas d’un décor appliqué, elles sont les traces visibles d’un processus. Le feu inscrit dans la matière l’histoire de sa transformation.
Portfolio céramiques, Edouard Chapallaz © Violaine Chapallaz et Claude Chapallaz
Cette conception inscrit clairement Chapallaz dans une esthétique que l’on pourrait qualifier de géologique. La surface garde la mémoire des phases de montée en température, des moments de réduction, des refroidissements plus ou moins rapides. Elle est, au sens propre, une archive matérielle.
Ainsi, ses bols et ses vases apparaissent comme des condensations du temps. A une échelle réduite, ils rejouent des phénomènes analogues à ceux de la formation des roches :fusion, cristallisation, stratification. Certaines glaçures évoquent des paysages minéraux –laves refroidies, surfaces oxydées, dépôts sédimentaires – tandis que d’autres, plus subtiles, déploient des nuances profondes, presque atmosphériques. Chapallaz lui-même insiste, comme nous l’avons déjà mentionné, sur "la puissance évocatrice" et "la profondeur[9]" des émaux, capables de susciter des associations avec le ciel, l’eau ou la pierre.
La surface devient alors un lieu de lecture. Le spectateur y perçoit les effets du feu, les tensions internes de la matière, les accidents maîtrisés du processus. Dans les notes du céramiste, il est également question de ces émaux aux "noirs intenses[10]" ou aux couleurs issues de la réduction du cuivre, qui donnent au volume une densité particulière. La lumière ne se contente pas de se refléter : elle pénètre la matière, s’y diffuse, en révèle les profondeurs.
Ce travail de texture ne relève donc pas d’un ornement, mais d’une véritable dialectique du proche et du lointain. De près, la surface se donne comme une multiplicité de détails, de micro-événements, de reliefs infimes. De loin, elle se rassemble en une unité sensible, en une tonalité globale. L’objet intime – bol, coupe, vase – devient ainsi un espace d’expansion perceptive.
Dans cette tension, la céramique de Chapallaz atteint une dimension presque cosmique. Objet tenu dans la main, il ouvre pourtant sur des échelles qui le dépassent : paysages, phénomènes naturels, temporalités longues. La surface agit comme un seuil entre le tangible et l’imaginaire. Elle ne représente pas le monde, elle en rejoue les processus.
Ainsi, chez Chapallaz, la peau de l’objet n’est jamais superficielle. Elle est le lieu où la matière devient visible à elle-même, où le feu inscrit son passage, où la forme acquiert sa pleine intensité. La céramique se fait alors paysage – non pas image du monde, mais fragment actif de sa dynamique.
Le reste de l’article est à retrouver dans la publication, disponible à la boutique du mudac.